Page 18 - Quelques pages de «Dieu, la nature et nous»
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                    Le christianisme,


                    une religion anti-écologique ?








                    En 1967, l’historien Lynn White Jr accusait le christianisme d’être responsable
                    de la crise écologique. En 2015, le pape François, dans son encyclique Laudato si’,

                    définit un projet d’écologie chrétienne intégrale. Le christianisme est-il la cause
                    des soucis écologiques ou la solution pour en sortir ?




                    Doit-on la domination de l’humain sur la nature à la   philosophe et chargé d’enseignement à la Faculté de
                    Bible ? C’est en tout cas la thèse principale de l’historien   théologie de l’Université de Genève.
                    et penseur américain Lynn White, qui présente, en 1966
                    une conférence remarquée, intitulée « Les racines his-  Première réaction : revisiter les traditions
                    toriques de notre crise écologique », et publiée l’année   D’abord, certains ont rappelé que le christianisme a tou-
                    suivante dans la revue Science. Ses arguments ? Dans la   jours été écologique. Il ne serait pas dans son essence
                    culture judéo-chrétienne imprégnant la civilisation occi-  contre la nature. C’est plutôt la manière de l’interpréter
                    dentale, l’humain se considère au sommet de l’échelle du   au fil des siècles qui a conduit à cette vision. « Entre le
                    vivant, et au centre de la création. Cette vision anthro-  XVI  et le XIX  siècle, le christianisme occidental a isolé
                                                                               e
                                                                       e
                    pocentrée et dominatrice du monde serait en particulier   l’homme dans la Création, un peu comme il a isolé l’es-
                    basée sur un passage de la Genèse [voir p. 68].  prit dans l’homme, ce qui a conduit à un certain mépris
                       Or, pour Lynn White, cette hiérarchie a établi un   de la chair, du naturel », explique le théologien Jacques
                    dualisme très rigide entre l’humain et la nature. L’hu-  Arnould  . Par ailleurs, force est de reconnaître que c’est
                                                                           1
                    main se pense comme séparé de la nature, celle-ci   toute la modernité occidentale, et pas simplement le
                    n’étant, dans le pire des cas, qu’un moyen pour parvenir   christianisme, qui a participé à généraliser une concep-
                    à ses fins. Pour ce penseur, le christianisme, parce qu’il   tion dualiste et anthropocentrée. À tel point que cer-
                    a conçu cette vision utilitariste de la nature, serait donc   tains penseurs, comme l’anthropologue Philippe Des-
                    bien culturellement à l’origine de la crise écologique que   cola, voient aujourd’hui le concept de « nature » comme
                    le monde occidental a découverte progressivement au   « un dispositif métaphysique », inventé par l’Occident et
                    début des années 1970.                          les Européens « pour mettre en avant la distanciation
                       La thèse de Lynn White a un retentissement im-  des humains vis-à-vis du monde, un monde qui devenait
                    portant dès sa parution et jusqu’à aujourd’hui. À son   alors un système de ressources, un domaine à explorer
                                          époque, elle entre en réso-  dont on essaie de comprendre les lois  ». Autrement dit,
                                                                                                  2 
               « La crise écolo-          nance avec nombre de mou-  la nature serait une construction intellectuelle humaine,
                                          vements de contestation
                                                                    pour répondre aux besoins humains.
               gique, une occasion        qui critiquent la civilisation   De plus, rappelle-t-on souvent, le christianisme
               de repenser en pro-        occidentale et le capita-  comporte dans son histoire une tradition centrée sur
                                          lisme. Aujourd’hui, elle est
                                                                    Dieu (théocentrée), et sur le cosmos (cosmocentrée),
               fondeur le rapport         vue comme un fondement    notamment dans l’orthodoxie. Et nombreuses sont les
               des humains à leur         historique des « théologies   figures chrétiennes pour qui le respect de la nature est
               milieu de vie »            vertes », qui ont conduit le   central, de Hildegard von Bingen à Albert Schweitzer,
                                          christianisme à repenser
                                                                    en passant par l’incontournable François d’Assise
                                          ses liens avec la nature et   [voir p. 65]. La pensée de Lynn White a donc permis
                    l’environnement. La thèse de Lynn White a suscité deux   de redécouvrir ces traditions, voire de les explorer avec
                    réactions fondamentales, explique Damien Delorme,   un regard nouveau. En fait, en s’interrogeant sur la res-








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